Parce que dans le fond, je suis juste une fille, pis je l’ai probablement cherché

Il ne m’est jamais arrivé de me faire plaquer dans un coin contre mon gré. De recevoir la visite d’une main dans mon pantalon sans qu’elle y soit invitée. De me faire enfoncer une langue que je ne connais pas dans la bouche. De dire non sans qu’on m’écoute. De me faire lancer des propos qui me diminuent. De me sentir coincée sous l’étreinte d’un homme, sans savoir comment me sortir de là. De tenter de repousser une masse trop lourde pour mon corps.

Mais…

Il m’est déjà arrivé d’engueuler un collègue de 25 ans mon aîné, devant tout le bureau, pour me faire écouter et respecter. Pour prendre ma place. Pour ne pas être qu’une jeune femme de 24 ans qui a sa place dans une cuisine avec la marmaille.

Il m’est déjà arrivé d’avoir à surveiller du coin de l’œil mes amies dans les bars. Puis mon verre, toujours. Pour éviter qu’il m’arrive la même chose qu’à une amie lors d’une fête à l’université. On dit encore qu’elle était juste saoule, d’ailleurs et que c’est pas vrai que le gars avec mis du GHB dans son verre.

Il m’est déjà arrivé de parler au téléphone avec mon copain, quand je rentrais tard le soir chez moi et que je devais traverser le petit parc. Comme ça, on aurait moins le goût de m’attaquer.

Il m’est déjà arrivé de me faire suivre en voiture le soir et même en plein jour. C’est ça qui arrive, quand il y a des femmes qui offrent leur corps, à deux ou trois coins de rue de chez toi. À ces moment-là, je m’arrête. La barrière que crée la porte de la voiture est sécurisante. Alors je peux me permettre de plonger mes yeux dans les leurs avec un regard de dégoût. En leur laissant comprendre que «Sérieux, monsieur? Tu penses vraiment que?» Puis je continue mon chemin.

Il m’est déjà arrivé de me faire catcaller dans la rue. «Avec une robe de même, ça donne envie de rentrer dans marine!» Je portais ma robe préférée. Celle avec des ancres de bateau. Cute. Avec une coupe classique. Pas vulgaire. Alors je ne réponds pas. Je fais semblant d’écouter ma musique et j’espère fort que l’homme cesse d’être un pauvre imbécile pas de classe. Mais il continue. « C’est un compliment, hein! Mais t’sais, tu marches pis avec ce déhanchement-là…» En dedans, j’ai une envie très forte de m’arrêter, de me retourner, pis de lui demander: «Tu penses faire quoi, avec ça? Penses-tu vraiment qu’insinuer subtilement que ma robe te donne envie de me fourrer me fait plaisir?» Mais je fais rien. Parce que je ne sais pas quelle pourrait être sa réaction ni comment je pourrais m’en sortir par la suite. Alors je me fais plus grande qu’à l’habitude et je marche rapidement.

Il m’est déjà arrivé de me réveiller dans les bras d’un homme et de me sentir un peu sale. Juste parce que je n’étais pas fière de mon choix rendue au petit matin.

Il m’est déjà arrivé de coucher avec un homme et de me demander ce que je faisais là. En fixant le plafond et en riant. «Mon dieu! Vraiment? Fille, qu’est-ce que tu venais chercher?»

Il m’est déjà arrivé de dire «Non. Arrête. J’aime pas ce que tu fais. Je suis pas bien. Débarque.» Au risque de le frustrer. Je me suis toujours fait respectée dans ce choix.

Il m’est déjà arrivé de devoir tenir mon boutte ben longtemps quand on me proposait de le faire sans protection. Parce que y’en a qui croient qu’à force d’insister, un «non» pourrait se changer en «oui». Pis y’en a pour qui le «tant qu’on aura pas passé des tests ensemble, c’est non», ça fait pas non plus. Parce qu’en 2016, ça existe encore des «j’te jure que je suis safe pis que je vais me retirer avant de venir».

Il ne m’est jamais arrivé de me faire plaquer dans un coin contre mon gré. De recevoir la visite d’une main dans mon pantalon sans qu’elle y soit invitée. De me faire enfoncer une langue que je ne connais pas dans la bouche. De dire non sans qu’on m’écoute. De me faire lancer des propos qui me diminuent. De me sentir coincée sous l’étreinte d’un homme, sans savoir comment me sortir de là. De tenter de repousser une masse trop lourde pour mon corps.

Mais il m’est déjà arrivé de ne pas être totalement bien avec quelqu’un.

Ce qui est le pire, c’est qu’avant, je me disais que ça ne m’était jamais arrivée parce que je ne devais pas être assez belle. Ou que je devais faire peur aux hommes. Que je devais être trop grande ou sembler trop forte. Que je pognais pas, dans le fond. Et c’est ce qui m’écœure le plus : de penser que si j’avais été dans un autre corps, ça aurait pu m’arriver.

Mais qu’en fait, ça pourrait bien m’arriver demain aussi.

Ce qui se passe en ce moment, je ne peux même pas me l’expliquer. J’ai de la difficulté à mettre les mots sur les émotions. Et ça me sidère. Je suis sans voix, figée, vidée, dégoutée, écœurée. Juste crissement tannée de ces nouvelles et de ces images. De ces commentaires insensés qui nous dicteraient comment être femme sans brimer ce que c’est d’être homme. Parce que si on n’a pas été capable de croiser les jambes assez fort, si on a porté ce petit haut qui dévoile, si on a bu ce verre de trop, c’est qu’on l’aurait cherché, dans le fond.

Dénoncer la culture du viol, ce n’est surtout pas d’expliquer aux filles de s’habiller de façon moins provocatrice, parce qu’être un homme signifierait ne pas être capable de calmer ses pulsions. Et ce n’est pas uniquement d’expliquer aux garçon ce qui est bien et ce qui est mal. Parce que la culture du viol, c’est à la base une question d’éducation sexuelle. Et d’éducation sociale. C’est comprendre que le bodyshaming, le mansplaining, la violence verbale, physique, conjugale, c’est non. C’est expliquer à sa fille qu’elle a le droit de se respecter, de changer d’avis et de dire non. Que c’est pas parce qu’il paît le restaurant qu’elle lui doit quelque chose en retour, encore moins une faveur sexuelle. C’est expliquer à son garçon qu’en respectant la décision de la fille, il la respecte elle. Même si ça fait en sorte que t’as un boner dans les pantalons pour 10 minutes.

Ça passe avant tout par le fait de comprendre que c’est pas parce que tu es née avec un utérus que tu vaux moins. Pis que c’est pas parce que t’es né avec une paire de couilles que ça te donne le droit de prendre tous les droits. Puis que c’est en en parlant ouvertement qu’on peut faire changer les choses.

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