Viens-t’en qu’on cause…

Novembre 2010

J’ai 23 ans, j’en suis à quelques semaines de terminer mon baccalauréat à l’Université de Sherbrooke. J’habite dans un semblant d’auberge espagnole avec 6 amies fantastiques et quelques autres étudiants. Un genre de bloc appartement reconverti en chambres avec salon, cuisine et salle à manger au sous-sol.

Quatre cours à l’horaire, dont un à la maitrise. J’ai comme projet de continuer aux études supérieures l’année suivante, pour travailler sur l’application des nouvelles technologies au théâtre. Je voulais comprendre comment la vidéo et les espaces interactifs peuvent changer la perception du public, mais aussi comment ils influencent le processus créatif du côté de la mise en scène et du jeu. Un de mes professeur m’avait proposé de suivre son séminaire dont le sujet était prémisse à mon projet. Il ne se donnerait pas l’année suivante alors il fallait absolument que ça se fasse maintenant. Faut comprendre : ce prof, c’est LE prof. Dieu le Père en personne. Il incarne droiture, rigueur intellectuelle, connaissances, culture et respect. Il expliquait les choses avec une telle éloquence, qu’on buvait ses paroles. Je me considérais privilégiée d’avoir cette chance. Mais les notes devaient suivre, je ne voulais pas le décevoir, ou encore manquer le train.

Fin de session, fin de bac et travaux intenses obligent, je passe la majorité de mon temps à la bibliothèque pour étudier. J’ai un texte à lire en anglais et je dois faire un résumé. Tâche bien simple. Il y a quelques jours, j’étais allée voir mon professeur en lui expliquant que j’avais de la difficulté avec une lecture. (C’est à se demander si je vais être en mesure de suivre l’an prochain!) On avait convenu que pour la fin de la session, je lui remettrais ces quelques résumés, à la place du projet initial.

Ce sera facile. Je suis une bonne lectrice, je suis une excellente vulgarisatrice et j’ai aussi un background en traduction. On s’entend, c’est pas trop trop difficile… Pourtant, j’y arrive pas. Ça fait 8 heures que je suis à la bibliothèque, j’ai lu 8 pages et je ne sais même pas de quoi elles parlent.

Je suis incapable de travailler. Je fixe ma feuille. Un étau serre ma tête. J’ai mal. Il fait chaud. J’ai chaud. Mon cœur bat la chamade, mais pas celle qui est le fun à danser, pis il est off beat en plus. Je lève mes yeux et regarde autour de moi. Tout le monde a le nez rivé à son livre. Tout le monde travaille, lui, pourquoi pas moi? Pourquoi je suis pas capable? J’ai honte. J’ai honte, j’ai le shake pis j’ai les yeux pleins d’eau, tout d’un coup. Ma gorge se serre, mais je respire un bon coup. «Calme-toi, fille, ça va aller… t’es juste fatiguée…» «Non.» La chamade off beat me résonne dans les tympans. «Non.» Il fait aussi chaud qu’en pleine canicule de juillet, le four parti, les popsicles qui fondent pis pas de piscine, à midi tapant. «Non. Ça veut pas se calmer. NON! Ça va pas!»

Ah oui! J’oublais…

Parce que non seulement j’ai une superbe chambre dans mon auberge espagnole, mais je digère aussi le divorce des parents (qui aurait franchement pu se passer de manière plus douce). Je suis dans une relation amoureuse qui me draine beaucoup trop d’énergie pour ce que j’en reçois (je l’aurai compris plus tard). Je suis en fin de bac et je dois m’assurer d’avoir les notes pour continuer au 2e cycle. Un stage de six mois en France qui s’en vient (et qui effraie le copain, qui me le fait sentir). Après, retour à l’université pour la maitrise.

Des rêves, des attentes, du poids, du stress…

Du stress. Et du stress de performance que j’ajoute par dessus tout ça. Parce que moi, j’ai pas droit à l’erreur. Moi, je dois être forte. Je suis capable de tout faire, j’ai pas besoin d’aide. Moi, j’ai décidé que je serais SuperWoman.

C’est cette journée-là que j’ai compris des affaires

Je ramasse le peu de force et de courage qu’il me reste. Je me lève de ma chaise et quitte la bibliothèque avec cette impression de regard lourd de jugement que tout le monde me balance. (Ça se voit clairement, à mon visage, que je suis juste une incapable.) Je me rends jusqu’au bureau de mon professeur. Je cogne à la porte, je feins un sourire et m’assoie à son bureau avec mes documents.

J’ai autant d’entrain qu’une marathonienne en fin de parcours en train de se faire sucer le reste d’énergie par des Détraqueurs.

«Monsieur, je suis pas capable.» (Maudite faible.) «Je n’arrive plus à travailler…» (T’es juste une lâche, en fait. Avoue-le que tu veux pas te forcer.) Je suis tellement vidée que j’ai pas assez de force pour pleurer. «Je suis là, devant ma feuille, y’a rien qui sort, y’a rien qui se passe. Je lis, je ne comprends pas. Je ne vois que des mots.» (Je suis en train de virer folle, c’est sûr. Il va me trouver trop conne, pas assez intelligente, je pourrai pas faire la maîtrise, ma vie est fichue!)

Cogner à la bonne porte

«Marie-Claire, ce que tu as, on appelle ça de l’anxiété généralisé.»

Au lieu de me juger, l’homme devant moi m’a tout simplement expliqué ce qui se passait dans ma tête. Il a mis un mot sur un mal. Il m’a conseillé, m’a invité à aller à la clinique de l’université pour voir un médecin. On a signé l’abandon de cours. Un sentiment étrange m’habitait. Un mélange de soulagement, d’échec et de défaite. Je n’avais pas réussi. Mais pas parce que j’en était incapable. Simplement parce qu’à ce moment-là, c’était de trop.

Je l’ai remercié sur le coup.

Je suis allée voir le médecin immédiatement. Prescription : anxiolytiques. Une toute petite dose, juste pour m’aider à terminer la session. Dose que j’ai pris jusqu’au mois de juin, alors que j’étais en stage en France.

Hiver 2011

J’ai passé une session à me remettre en forme. Très tranquillement, sans trop savoir comment faire. En pensant que ça viendrait tout seul. J’entends encore ma coloc qui me disait «Crime, MC, me semble que tu te sentirais mieux si tu faisais quelque chose. C’est pas toi, ça!», pendant que je regardais les comédies romantiques allemandes de série B à Canal Vie le matin. Je trouvais qu’elle avait raison, mais j’avais pas envie et je ne me sentais pas la force d’accomplir quelque chose. Le niveau d’énergie était à moyen-faible; la libido, elle, à 0 (allo effet secondaire des médicaments, allo le copain qui comprend pas ce qui se passe).

Il ne me restait qu’un cours à faire. Un cours pour lequel j’ai obtenu un A+. J’ai pris du temps de relaxation pour moi : un projet de capsules vidéo en bénévolat avec un ami et une participation à Université en spectacle qui m’aura valu la 2e place à l’UdeS. Mon premier monologue que j’ai écrit, joué et mis en scène en un mois, avec projection vidéo et tout et tout. Des projets  pour me rendre fière, me sentir utile et vivante.

J’ai aussi pris le temps de consulter. Parce que, aussi magique la «petite pilule» peut être, la journée qu’on arrête de la prendre, tout peut recommencer. Faut s’avoir s’outiller, se connaitre et comprendre nos mécanismes de pensées pour que, la journée où tout revient, on soit en mesure de s’aider.

Hiver 2016

J’ai 28 ans. J’ai tout pour être heureuse. Un emploi qui me colle parfaitement. Des activités et des loisirs qui me font sentir vivante. Un cercle d’amis fantastique. Une famille décomposée mais connectée. Un chez-moi que j’aime.

Pourtant, la semaine dernière, j’ai fait une crise d’angoisse au bureau. Six ans que ça ne m’était pas arrivé. Six ans que je me sentais invincible, capable de tout, à travers une montagne russe d’événements. Je viens d’évacuer tout le stress accumulé des 3 derniers mois. Insomnie, envie de dormir jusqu’à pas d’heure le matin, fatigue du corps, tête qui pense trop. Surmenage. Je viens de me rappeler que je ne suis pas SuperWoman.

La semaine dernière, j’ai décidé de finalement écouter mon corps et je suis allée chercher de l’aide. J’apprends à m’enlever du poids des épaules et à me reconnecter avec ce que je vis. Encore une fois.

Mon cas est assez commun : une étudiante qui s’est poussée un peu trop loin. Chacun a son histoire, à différents degrés. Il y en a de plus éprouvants que d’autres, oui. Mais chacun vaut la peine d’être traité. C’est pas parce qu’on pense que c’est «moins grave», qu’il faut faire semblant que ça n’existe pas, ou que ça va partir tout seul.

Ce genre de chose, ce problème de santé, osons l’appeler par son nom : maladie mentale, ça prend du temps, pour guérir. Et ça prend aussi de l’amour, de la compassion et des outils. Personne n’est à l’abri d’une dépression, d’un épuisement professionnel.

Aujourd’hui, on est mercredi.
Aujourd’hui, on est le 27 janvier.
Aujourd’hui, on pourrait faire briser l’Internet, pour la cause. #BellCause

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4 réflexions sur “Viens-t’en qu’on cause…

  1. Marie-Claire… Tu as toute ma compassion, tout mon support (même à distance) et tout mon amour. Tu as aussi tout mon respect pour t’être ainsi dévoilée et parlé de ce qui est encore considéré trop tabou dans cette société qui nous pousse ou contraint à vivre à un rythme effréné afin de pouvoir être considérés comme des êtres dignes d’êtres aimés, valorisés, voire acceptés.

    Je me suis longtemps demandé si, à l’époque à laquelle nous vivons aujourd’hui -vs- celle de nos parents, grands-parents, etc., l’accroissement du nombre de diagnostics de maladies mentales, dont font partie les troubles de l’humeur (ex: dépression) et d’anxiété en particulier, était davantage causé par :

    – l’avancement de la science dans le domaine de la santé mentale et, par ricochet, du nombre de maladies désormais reconnues (ex: l’évolution du fameux « Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders », ou DSM);

    – la propension qu’ont les médecins, souvent débordés, de prescrire un médicament à un patient au moindre signe de maladie mentale (remède miracle prescrit suite à un simple questionnaire comportant 6 ou 7 questions, et ce quand ils se donnent la peine de les poser, ces questions…);

    – la pression que l’industrie pharmaceutique exerce sur ces derniers pour qu’ils prescrivent de tels médicaments;

    – l’ère du temps : le fait qu’on travaille moins fort physiquement et beaucoup plus, voire même exclusivement avec notre tête, que le noyau familial n’est plus aussi fort ni valorisé qu’autrefois, que l’on s’isole derrière nos écrans, quelle que soit leur taille, que nous sommes sollicités de toutes parts par la publicité et des images de ce qu’est le « succès » que nous devrions tous viser, la peur constante de passer à côté de quelque chose d’important et de le regretter par la suite (nos voisins du sud et de l’ouest appellent ça « fear of missing out »), la surabondance d’informations (pertinentes ou non) et j’en passe…

    Probablement que la réponse est un mélange d’un peu tout ça, mais à mon avis le dernier point y est pour beaucoup plus que les trois autres réunis.

    L’anxiété est LA maladie de notre époque. Heureusement, on peut y échapper en prenant simplement conscience de nos automatismes, souvent acquis depuis notre plus jeune âge, faire la part des choses et filtrer consciemment tout ce qui nous bombarde, le tout dans le but des faire des choix de vie éclairés où il reste du temps pour se reposer, se recentrer, se faire du bien autant au corps qu’à l’esprit. Bref, prendre du temps pour soi sans qu’il y ait toujours un objectif précis à atteindre…

    Prends bien soin de toi chère amie ! Je te dis à bientôt !!

    Luca xx

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  2. C’est fou à quel point on était au même endroit en même temps et qu’on vivait exactement la même chose sans vraiment se côtoyer à part quelques rencontres fortuites! Souvent quand je lis tes billets, j’ai l’impression que c’est de moi que ça parle!

    Aimé par 1 personne

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